
Gravel : la fin du refuge
Il y a quelques années, j’écrivais ici que la violence motorisée était devenue banale. Je parlais de cette frousse quotidienne, de ce refus de priorité au passage piéton à Montpellier, et de cette impunité tranquille du type qui te frôle parce qu’il est pressé. Ma conclusion, à l’époque, c’était la fuite. Pour arrêter de me faire raser par des bagnoles, j’ai quitté le bitume. Je suis passé au gravel.
Le calcul était simple : rouler là où la route s’arrête, là où la poussière remplace l’asphalte, dans les chemins et les forêts. Trouver un sanctuaire, loin des SUV et des angles morts.
Et puis, ce week-end, le refuge a volé en éclats.
Stéphane
Stéphane Goyard, le mec derrière la chaîne Gravel & Bike, la référence absolue pour tous ceux qui aiment justement quitter la route, a été percuté et tué par un automobiliste. Il participait à un événement officiel. Il savait rouler, il était prudent, il était dans son élément. Il est mort parce qu’en face, il y avait deux tonnes d’acier en mouvement.
Le choc est immense, mais le pire est venu après, en ouvrant les réseaux. Dans les groupes de gravel de mon coin, les messages s’empilent. Des vagues de “RIP Stéphane” suivies de la même conclusion inconsciente, presque soumise : “Sa disparition rappelle qu’il faut toujours rester prudent lors de nos sorties.”
Quand j’ai lu ça, j’ai vu rouge.
On éduque les mauvaises personnes
C’est exactement la même mécanique que la culture du viol. C’est dire à la victime qu’elle n’aurait pas dû être là, qu’elle aurait dû faire attention à sa façon de s’habiller ou de se déplacer, plutôt que de regarder l’agresseur. On demande au mec qui a zéro millimètre de carrosserie d’anticiper la connerie, la vitesse ou l’inattention de celui qui est protégé dans sa bulle.
On est devenus fous. On s’éduque entre nous à raser les fossés, à mettre des loupiotes de Noël sur nos vélos et à s’excuser d’exister, pendant que les automobilistes naviguent les yeux rivés sur Waze pour repérer les flics et s’autoriser un +20 ou +30 km/h en toute impunité. Le tout avec la bénédiction d’un système politique terrifié à l’idée de perdre des électeurs s’il touche au totem de la bagnole.
Rouler vivants
J’ai acheté un gravel pour ne pas crever sur la route. La mort de Stéphane me rappelle qu’il n’y a nulle part où se cacher tant qu’on acceptera de subir en silence.
Arrêtez de nous dire d’être prudents. Éduquez les conducteurs. Punissez la violence motorisée. Nous ne voulons pas reposer en paix, nous voulons juste rouler vivants.
Image de couverture : photo d’origine Entrée Piste DFCI de Catchéou par Aussie Oc, CC BY-SA 4.0.